Papa

L’émoi de la mort

Annoncer à des enfants qu’un membre de la grande famille vient de mourir est une étape dont on voudrait se passer. Mais quand il faut leur dire, on peut être surpris de leur réaction.

Jean-François Bourassa, père de trois enfants, nous raconte comment l’annonce de la mort d’un membre de la famille lui a fait découvrir ses enfants sous un autre jour.

Comme s’ils m’avaient vu enfiler une paire de gants blancs, les gamins ont ressenti mon approche différente de l’accoutumé. Ils savaient pertinemment, dans le ton de ma voix, que j’avais quelque chose d’important à annoncer. Il m’était rare d’obtenir un tel niveau d’attention de leur part sans recourir aux fausses menaces typiques des parents excédés. Je recherchais les mots justes et tentais de tempérer mes expressions pour leur expliquer une réalité dont ils ne possédaient que très peu de notions. Christian, le cousin de leur mère, s’était tué accidentellement.

Puisque les enfants n’ont pas eu la chance de connaître le défunt, je ne m’inquiétais pas de devoir les consoler en leur annonçant la nouvelle. Ils ont compris d’emblée qu’il ne s’agissait pas d’une mort banale dans un jeu vidéo. Les questions et commentaires fusaient de toutes parts. Malheureusement, la plupart de leurs interrogations ont reçu des réponses plutôt abstraites axées sur la spéculation. Comment pouvait-on mourir à trente ans? Comment l’échelle de ce jeune entrepreneur avait-elle pu heurter une ligne à haute tension? Avait-il souffert? Pourquoi maman pleurait-elle?

Visiblement secouée, maman s’est alors livrée à l’évocation de ses innombrables souvenirs d’adolescente avec son cousin. Ensemble, ils avaient développé une complicité unique ponctuée de confidences intimes et d’expériences personnelles au chalet familial. Avec le temps, leurs rencontres étaient devenues sporadiques, puis très rares jusqu’à ce jour fatidique. Dès la fin de son récit empreint d’émotions, les enfants se sont alors rués à leurs crayons pour rendre hommage à Christian par le truchement de dessins et bricolages.  

Lorsque notre famille s’est mobilisée au salon funéraire, je n’avais pas réellement réfléchi à l’impact engendré par la présence de mes jeunes enfants. Même si certains considèrent malsain de laisser des bambins côtoyer un cadavre, j’avais la conviction que leur participation était appropriée à ce rituel. Il va de soi que j’ai pris soin de préparer la marmaille de façon à restreindre les traumatismes potentiels. Si bien qu’ils ne se sont jamais attardés aux possibles caractères morbides que peuvent représenter l’embaumement ou le cercueil. 

Nous avons donc défilé jusqu’au lit mortuaire pour offrir nos respects accompagnés du fruit de l’artisanat des gamins impressionnés par la procession. Jamais je n’oublierai l’effet provoqué par leur présence lumineuse dans un moment si triste. Les amis et la famille étaient déchirés entre la beauté du protocole respecté par les enfants et la douleur ressentie par la perte d’un être cher. Comme si l’ambiance s’était subitement allégée par notre présence. Pendant un moment, les sourires dominaient les larmes.

Bien sûr, comme toute sortie familiale, la journée ne serait pas complète sans être parsemée de quelques impondérables. Impossible de reprocher à ma Fée Bouclée d’avoir suscité l’émoi en déposant, à proximité du défunt, un bouquet de marguerites fraîchement cueillies recouvertes de fourmis qui n’ont pas perdu un instant pour envahir le cadavre. Ma conjointe, quant à elle, dénonçait les lacunes du salon funéraire en ce qui a trait à l’absence de salle d’allaitement et de tables à langer. De mon côté, j’avoue avoir perdu mon sang froid lorsque bébé a interrompu le sermon du prêtre par un hurlement pour manifester son incapacité à suivre son frère dans l’escalade d’un impressionnant étalage d’urnes funéraires ancestrales…

Mais au-delà de ces peccadilles, mes enfants transportent désormais la mémoire de Christian, un homme clé dans la vie de leur mère et transmettront, comme moi, son doux souvenir.

À la mémoire de Christian Poirier.  

Par Jean-François Bourassa, papa
Père de trois enfants en bas âge, Jean-François Bourassa a vu sa vie se métamorphoser au cours de la dernière décennie. Après des formations en créations littéraires et scénarisation cinématographique, il œuvre la nuit dans un domaine diamétralement opposé. Assistant également sa conjointe responsable de service de garde en milieu familial, sa personnalité est désormais marquée et influencée par la présence perpétuelle d’enfants dans son petit univers. Il nous livre sous forme de chronique ses états d’âme entre deux changements de couches.    

Jean-François Bourassa

Père de trois jeunes enfants, Jean-François Bourassa a vu sa vie se métamorphoser au cours de la dernière décennie. Après des formations en créations littéraires et scénarisation cinématographique, il œuvre la nuit dans un domaine diamétralement opposé. Assistant également sa conjointe responsable de service de garde en milieu familial, sa personnalité est désormais marquée et influencée par la présence perpétuelle d’enfants dans son petit univers. Il nous livre sous forme de chronique ses états d’âme entre deux changements de couches.

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